En ce moment à Montréal, le temps est terrible. Imaginez: la nuit quand vous dormez, il neige. Le matin quand vous vous levez, le temps est calme. Puis quand vous mettez un pied dehors, il se met à grêler et le vent souffle tellement fort qu'il est difficile de mettre un pied devant l'autre, dans une espèce de neige fondue grisâtre, qui font que la ville ressemble à une immense station de ski, sauf que les gens ont pas l'air joyeux comme quelqu'un qui va manger de la poudreuse. On a donc le temps de réfléchir à plein de questions fondamentales, comme "mais au fait, suis-je droite moi?" . J'avais déjà écrit quelque chose de ce goût-là , en expliquant en gros que je voyais le monde politique pas comme un spectre de la gauche à la droite bien aligné et compartimenté, façon années 80, mais plutôt comme une séparation assez nette sur des sujets fondamentaux type libéralisme, intégration européenne, place de l'individu dans la société. Cette séparation, je l'illustrais par le référendum 2005, tout en reconnaissant que cela restait un point de fracture assez insuffisant. Mais la transformation d'un rapport droite/gauche facile et bien pratique est à mettre à l'actif de plusieurs événements: En premier, l'acceptation par tous les responsables politique de la mondialisation, de la puissance réelle de la France, économique et politique, dans un monde globalisé. Mais aussi des événements qui viennent eux d'un changement de paradigme dans la société même. Une société qui après la Chute de Mur de Berlin a jeté ce que l'on appelle le " consensus permissif " aux orties, en faisant entrer la politique internationale dans l'espace public et le débat politique. Une société qui a accepté et fait sienne, part de son identité, des réformes de moeurs et de structure de pensée, l'IVG, la Peine de Mort... Les années 80, le mouvement gay et lesbien, et plus récemment la question environnementale, tous ces sujets ont été intégrés par la société et l'ont restructurée, jusqu'à un changement de paradigme. Voilà pourquoi souvent, la ligne morale facile à délimiter auparavant entre "gauche" et "droite" n'existe plus. D'ailleurs, il est intéressant d'observer la pré-campagne Américaine perdre cette ligne de démarcation entre Républicains et Démocrates: le candidat républicain le plus en haut dans les sondages, Rudolf Giuliani, n'a jamais caché ses convictions morales plus libérales, notamment sur l'avortement, les droits des homosexuels, et la peine de mort. En cette matière, nous avons été en France plutôt précurseur. La ligne économique est donc rapprochée, la ligne morale complexe à trouver, comment toujours trouver ce concept gauche/droite pertinent? Il y a toujours des gens qui réfléchissent en ces termes assez périmés; ils sont ceux qui clament qu'ils sont la "vraie gauche" ou la "vraie droite". Agités plutôt minoritaires lorsque le pays ne traverse pas une crise de confiance, ils ont été auparavant du bon RPR conservateur, qui sait, militants au MIL , ou bien bien coco dans un rapport de confrontation des classes constant. Ceux qui opposent l'ordre à une vision plus libertaire. Aujourd'hui, ils sont autant dirigistes les uns que les autres. Mais même, ayant accepté tout cela, on continue à parler de droite et de gauche; sans doute pour conserver des termes simples qui permettent à chacun de s'y retrouver dans un paysage politique en recomposition permanente après les bouleversements de paradigmes que j'évoquais. Nous réduirons donc gauche et droite à PS et UMP. Mais je n'en pense pas moins: le simplisme de ces étiquettes n'est pas satisfaisant. Pourquoi donc, ne suis-je pas UMP. J'ai relevé quelques éléments de l'identité de l'UMP. Je dois d'abord préciser que j'ai longtemps pensé que l'UMP à la Sarkozy serait un élément de changement profond dans l'identité de la droite, notamment en termes économiques. Lorsque je passais chez Karl Zero pour poser des questions à Patrick Devedjian, celui-là reconnaissait que les Etats-Unis n'étaient pas réellement un Etat libéral, et que la dénonciation d'une société "à l'Américaine", "libérale", était une caricature: une société et une économie libérales seraient très différentes (au-delà du fait que nos sociétés et systèmes de valeurs sont évidemment différents). J'ai donc longtemps pensé qu'en libéralisme, économique ET politique, l'UMP serait un acteur très fort de changement en France. J'ai eu tort. Voici quelques points qui m'éloignent beaucoup de l'UMP. Les membres de l'UMP respectent l'autorité et pensent que l'ordre vaut mieux que le désordre, je ne le pense pas. Je crois qu'une société doit remettre en question l'autorité et qu'elle doit savoir organiser ses débats, certes, mais toujours débattre. Dans ce cadre, je crois en l'utilité de la société civile et ce que l'on appelle la démocratie sociale, ou la gouvernance. Ce n'est malheureusement pas le cas de la majorité des membres, et surtout des dirigeants de l'UMP, qui ne sont que légitimistes. Les membres de l'UMP, ou ses dirigeants, croient en une organisation de la société et de ses débats du haut vers le bas (top-down). Je crois que c'est bien plus complexe que ça. Il y a un jeu d'influence entre les citoyens et les dirigeants: les électeurs forgent le candidat qu'ils veulent. Nous avons voulu un Nicolas Sarkozy. Nous avons voulu un type qui nous fasse sentir la paire d'organes virils que nous avons entre les jambes, même si dans la réalité nous ferions mieux de regarder avec lucidité notre état de santé. Nous avons forgé Sarkozy car nous avons changé, dans la société comme un tout, nos paradigmes. De même que nous avons forgé Ségolène Royal, que nous avons voulu ce débat sur l'identité nationale, sur le drapeau. Je dis nous, non pas que j'aie voulu tout ça, mais parce que je suis une part de la société. En échange de cette influence, Sarkozy et Royal ont tenté eux aussi de changer notre processus cognitif: avec chacun son dada. La démocratie participative pour l'une, le "devoir de vérité et de lucidité" pour l'autre. Dans l'ensemble, nous enfantons nos gouvernants, et ce qui les démarquent reste leur capacité à toucher notre processus cognitif, le petit plus qui fait que. A l'UMP, et à la présidence de la République, on est en effet "à l'Américaine". Une économie protectionniste, qui joue parfaitement perso dans un environnement Européen où il existe des règles. Une économie tournée vers la préservation automatique de ses vieilles bases, plutôt qu'une politique de réforme du marché de travail et de formation tout au long de la vie pour aider cette reconversion économique. Je crois qu'en matière de libéralisme économique (il ne vous aura pas échappé que les deux premiers points concernaient le libéralisme politique), la gauche qui s'auto-qualifie de "social-démocrate" est bien plus libérale que l'UMP! A l'UMP de Nicolas Sarkozy, on pense qu'on va pouvoir relancer l'économie avec des mesures Keynésiennes, et dépensant plus d'argent, alors que c'est notre marché du travail que l'on doit réformer. Dans la France UMP, on préfère donner de l'argent aux pêcheurs, préserver un emploi de type jurassien, plutôt que de consacrer un vrai budget à la formation tout au long de la vie. Dire que je ne me sens pas proche de l'UMP ne veut pas signifier que je me sens proche du Parti Socialiste pour autant. Pas de raccourci hasardeux. J'ai juste l'impression d'être coincé dans des définitions des clivages politiques qui ne me correspondent pas. Comme le dit versac, il y a clairement des changements liés à un "fait générationnel" . Un fait qui fait primer l'interaction entre les individus, les débats, l'esprit d'ouverture, et l'autonomie de chacun. J'ai l'impression d'être en attente du moment où le dilemme du prisonnier sur le sujet du libéralisme entre la gauche et la droite sera fini. D'ici-là, en tant qu'Européen convaincu, je crois ferme aux théories des inputs et outputs dans le système politique, à une institutionnalisation de la gouvernance comme moyen de faire des lois qui permettent à chacun d'intervenir dans la prise de décision, dans un accès aux gouvernants le plus ouvert possible. Je crois ferme qu'un jour nous arriverons à combler le décalage qu'il existe entre notre espace public national ouvert à chacun, et un espace public Européen trop complexe et donc technocratisé. Et ce jour-là, qui sait, les partis Français se rendront peut-être compte que les citoyens dont ils participent à organiser la vie politique, sont plus proches de Zapatero que de Chavez, plus proches de Merkell que de Bush. Plus raisonnables qu'on ne le pense. Plus sages aussi.
22 November 2007, 11:30 pm