Alcool : de l'esclavage à la liberté

Médecine asiatique

Alcool : de l'esclavage à la liberté

Le généreux cheminement d'un alcoolique et de son médecin À propos de la parution en librairie (aujourd'hui) du livre de Philippe Batel et Serge Nédélec : Alcool : de l'esclavage à la liberté Récits de vie commentés Éditions Demos Collection « Santé/Bien-être/Développement personnel », 270 pages, 20 ?. ISBN : 978-2-915647-30-3 L'entretien que voici a été bâti en avril par un échange de courriers électroniques, peu après que Serge Nédélec m'a adressé un message ? l'un de ces signes fraternels qu'échangent les alcooliques abstinents, ne serait-ce que pour se redire le plaisir d'être en vie. J'avais proposé à Serge de publier nos premiers échanges sans attendre la parution du livre qu'il a écrit et qu'il cosigne avec Philippe Batel, le médecin alcoologue qui l'a accompagné dans son cheminement. L'été est trop vite venu. J'ai dit à quoi il fut occupé, ici. Aujourd'hui, Alcool : de l'esclavage à la liberté paraît en librairies. Je n'ai pas encore lu l'ouvrage. Ce sera l'occasion pour moi d'en parler plus personnellement : ce travail commun de l'alcooloque et des alcooliques qu'il épaule me semble trop précieux, dans son principe, pour ne pas en tirer tous les enseignements. Merci à vous, Serge ? d'avoir fait signe en avril, d'avoir accepté de présenter ici la démarche entreprise avec le Dr Philippe Batel pour tenter d'aller plus loin que le convenu, que la simple obligation de moyens à laquelle s'en tiennent encore trop souvent nombre de prises en charge d'alcooliques. Merci d'être libre, tout simplement. Serge Nédélec Dominique Autié : Plusieurs points me frappent dans votre approche de l'expérience alcoolique. Votre collaboration avec le responsable de l'équipe soignante avec qui vous avez négocié votre choix d'abstinence n'est pas le moins singulier : vous avez initié et vous animez un groupe de parole au sein même de l'Unité de traitement ambulatoires des maladies addictologiques (Utama) que dirige le Dr Philippe Batel à l'hôpital Beaujon, et vous avez conçu et réalisé en collaboration avec lui l'ouvrage qui paraît aujourd'hui. Quelques mots seraient sans doute précieux sur les circonstances qui ont rendu possible un tel engagement commun, qui n'est vraiment pas habituel, du moins en France. Serge Nédélec : À l'origine de ma rencontre avec Philippe Batel en 1996, il y a eu d'emblée le sentiment profond de rencontrer un homme, alcoologue de profession, armé d'une grande puissance intellectuelle et d'une haute valeur humaine, je suis venu le voir à cette époque avec une demande simple : Aidez moi à arrêter de boire . Et, pendant près de dix ans, je l'ai périodiquement rencontré avec la réitération lancinante de cette même demande. Pendant tout ce temps, alcoolique actif et par moment abstinent grâce à ses conseils et à mon engagement momentané, je suis resté un haschichin inconsidéré et n'ai pu enclencher un véritable processus de rétablissement alors que, pourtant, notre relation de médecin-malade n'a cessé d'être porteuse d'espoir pour moi. Au mois de janvier 2005, ce médecin m'a indiqué qu'il ne pouvait plus rien faire pour moi, si je voulais vraiment décrocher de l'alcool, j'avais besoin de quelque chose de plus fort et d'aller voir Narcotiques Anonymes . Paradoxalement, je n'ai pas perçu cette volte-face comme un rejet. Ne sachant plus à quel saint me vouer, comme un marin perdu dans la pleine brume, j'ai suivi son conseil, je me suis rendu à ma première réunion de Narcotiques Anonymes où j'ai subi un grand choc émotionnel à écouter les partages des personnes présentes. Je me suis dit très clairement en moi même : Je viens de franchir la bonne porte, c'est ici avec ces personnes-là, en suivant les conseils de ces frères et s?urs de la dépendance que je vais m'en sortir. Et ça a vraiment marché pour moi. Depuis le 17 mars 2005, je n'ai plus touché un seul verre d'alcool, autrement que pour servir à boire à un ou une ami(e), et j'ai fumé mon dernier joint le 24 mars de la même année. J'ai aussi arrêté de prendre tout traitement de type antidépresseur ou anxiolytique ? bref une vraie révolution intérieure s'est saisie de moi grâce à mon compagnonnage avec mes nouveaux amis de NA. J'ai repris mon travail à l'éducation nationale et ma vie amoureuse et amicale a repris une nouvelle activité. J'ai retenu de mon expérience quasi miraculeuse que les conseils d'anciens alcooliques ou dépendants aux drogues, ma capacité à m'identifier partiellement à eux ont constitué pour moi de puissants outils pour trouver mon propre chemin dans ma nouvelle vie, cela sans produits psychotropes (hormis le café et le tabac que je continue à consommer en abondance pour aujourd'hui). J'ai eu envie, besoin peut-être de transmettre cette expérience, d'apporter ma pierre à l'édifice de la prise de conscience que chacun peut trouver les moyens de se débarrasser de son alcoolo-dépendance et peut vivre mieux en acceptant l'abstinence comme préalable à la reconquête de soi-même. Cependant je souhaitais aussi poursuivre mon alliance thérapeutique avec le Dr Philippe Batel et lui rendre une forme d'hommage en écrivant, avec lui, un genre d'ouvrage utile qu'il ne pouvait réaliser lui-même. Je lui ai alors proposé à ce projet d'écriture où figurerait un large éventail de témoignages d'alcooliques passés par son service, commenté par lui pour préserver le caractère scientifique et sérieux de cet ouvrage tout en élargissant ainsi le potentiel de son audience auprès du public. Quand je suis venu présenter ce projet à la réunion du service d'alcoologie de Beaujon en octobre 2005, j'ai aussi insisté sur le manque d'existence d'un groupe de parole dans le service, où d'anciens patients pourraient dialoguer librement avec des patients en cours de soins et offrir par là une passerelle vers différents mouvements d'abstinents (NA, AA, Vie Libre?). Les personnels du service se sont montrés enthousiastes pour ces deux projets et m'ont fait confiance pour leur mise en ?uvre ; le groupe de parole fonctionne chaque semaine depuis septembre 2006 et accueille chaque mercredi de trois à cinq personnes. Et notre bouquin sortaujourd'hui aux éditions Démos. Ces deux projets contribuent pour moi à donner un peu de sens à mon parcours passé, ils me permettent de redonner un peu de ce que j'ai reçu, mon travail d'alchimiste se poursuit pas à pas. D.A. : Pour la première fois, le rapport d'Hervé Chabalier a préconisé d'associer ? comme au Canada, où la pratique est instituée ? les alcooliques abstinents à la prise en charge des personnes en difficulté avec l'alcool. Non seulement dans la phase de postcure, ce que nombre d'associations et de groupes de parole mettent en ?uvre, de facto , de façon plus ou moins informelle ; mais, si j'ai bien compris, dès l'accueil, dès le premier recours ? allant jusqu'à prendre conseil de l'alcoolique abstinent dans l'anamnèse, le bilan diagnostic et la stratégie de prise en charge. Dans le modèle canadien, cette démarche passe par la reconnaissance du statut de l'alcoolique abstinent, à travers une courte formation qui valide son offre de collaboration et permet de l'intégrer aux équipes alcoologiques. Qu'en pensez-vous, à la lumière de votre propre travail d'abstinent au sein de l'Utama ? S.N. : Comme vous, j'ai accueilli le rapport Chabalier ? auquel, d'ailleurs, le Dr Philippe Batel a fortement contribué ? comme un ensemble de réflexions, de constats et de propositions de grande qualité qui permettait de relancer le chantier de l'ouverture d'un réel débat national sur la place de l'alcool dans notre société et les moyens à mettre en ?uvre pour mieux prendre en charge les dégâts qu'il provoque. Jetons les masques !, abordons cette question de la dépendance alcoolique de manière adulte en mobilisant notre intelligence collective et en donnant notamment toute leur place, dans la chaîne d'accompagnement des personnes souffrants de troubles d'alcoolisation, aux personnes expérimentées par leur propre parcours d'entrée et de stabilisation de leur dépendance alcoolique au stade de l'abstinence bien vécue. À l'instar de nos cousins du Canada, nous pouvons créer une nouveau métier, sinon une fonction nouvellement reconnue aux alcooliques abstinents désireux de s'investir dans cet accompagnement. Mon expérience personnelle comme celle de centaines de personnes que j'ai rencontrées m'ont prouvé que le partage de l'expérience personnelle d'un dépendant alcoolique devenu abstinent auprès d'un autre dépendant encore malheureusement actif est totalement irremplaçable et considérablement bénéfique. Ce chantier social est ouvert, il nous reste beaucoup à faire pour le faire reconnaître auprès des autorités sanitaires et du corps médical et ensuite pour le formaliser, sinon dans un statut, du moins dans une fonction reconnue et validable. L'idée est excellente, sa mise en pratique existe partiellement via les groupes de néphalistes qui collaborent avec de nombreuses structures de soins en alcoologie. À l'aube de ce nouveau quinquennat présidentiel, il est temps d'aller plus loin et de donner corps à cette fonction de conseiller en alcoologie, ainsi qu'aux autres conclusions de cette expérience novatrice que furent les États généraux sur l'alcool en France durant l'hiver 2006. D.A. : Depuis trois ans, presque jour pour jour, que ce site existe et qu'il y est question d'alcoolisme abstinent, je souhaite solliciter des éclairages divers et, si possible, une réflexion de fond sur la question de l'anonymat. Une autre singularité de votre démarche est de ne pas vous avancer masqué, ce qui déroge à une attitude dominante, non seulement dans les groupes d'anciens buveurs mais aussi, curieusement, dans la blogosphère et dans les espaces interactifs d'Internet ! L'énigmatique Larvatus prodeo de Descartes ouvre tant d'autres perspectives que cette pratique souvent ambiguë de l'anonymat, qui est la perte du nom ? ce qui n'est pas rien ! Quelle est votre approche de cette problématique du nom, de l'identité, dans l'accès à l'abstinence ? S.N. : L'anonymat n'a jamais été ma tasse de thé. Si je comprends bien son intérêt pour des mouvements comme les AA ou NA et si je respecte pleinement les personnes qui en demandent le respect, je pense pour moi-même que j'ai vécu assez longtemps caché derrière mes masques de toxico et d'alcoolique, et qu'aujourd'hui le temps est venu de reconnaître pleinement mon nom, mon identité, d'accepter ce prénom que mon grand frère m'a donné à ma naissance en pensant à Serge Gainsbourg et ce nom de Nédélec qui est celui de mon père et qui signifie en breton Noël ? en directe provenance du latin novalis qui signifie : relatif à la vie. Après trente années de ma vie passées à me défoncer et à boire, je partage le sentiment d'être un survivant, un born again comme disent nos amis outre-Atlantique. Par ce choix conscient de l'abstinence de produits psychotrope à l'âge de 45 ans, j'ai le sentiment de me donner une nouvelle naissance, de renaître à moi-même en acceptant mon passé, de transcender par un choix d'homme libre toute cette honte bue où j'ai failli me noyer à tant de reprises. Aujourd'hui, je suis vivant, sous cette étiquette nominative dans le monde social, à moi, par mes pensées, mes paroles et mes actes d'honorer du mieux que je peux, au quotidien, ce miracle de la vie que je dois à mes ancêtres du même nom, dont je peux aussi, par un sentiment d'appartenance renouvelé, goûter la fierté. Par ce nom, cela signifie au monde entier, que je suis bien de quelque part, fils et petit-fils de Nédélec, heureux d'être vivant parmi les vivants, prêt à témoigner, à transmettre et à poursuivre mon cheminement dans la vie jusqu'au moment où je disparaîtrai sans laisser d'autres traces que le souvenir de mon nom auprès de quelques-uns. * Pour les lecteurs de Paris et des environs : Ce jeudi 4 octobre à partir de 18 h 30, à l'occasion de la sortie de leur ouvrage, le Dr Philippe Batel et Serge Nédélec seront heureux de vous recevoir aux Éditions Demos , 20 rue de l'Arcade 75008 Paris ? Téléphone : 01 44 94 20 04 (métro : Madeleine - Havre-Caumartin ou St-Lazare). Portrait de Serge Nédélec en ouverture de l'entretien : Laurent Rossignol a pris cette photographie de Serge Nédélec sur l'erg Chebbi, dans le Sud marocain, en aoôt 2007. Les auteurs et leur livre Philippe Batel est psychiatre et alcoologue. Il dirige le service de l'Utama (Unité de traitement ambulatoires des maladies addictologiques) de l'hôpital Beaujon à Clichy et préside l'Arma (Association pour la recherche des maladies alcooliques), il est l'auteur de Pour en finir avec l'alcoolisme, Réalités scientifiques contre idées reçues , aux éditions La Découverte, 2006. Serge Nédélec , né à Brest en 1961, est docteur en histoire (université Denis Diderot), journaliste-auteur et ancien patient du service de l'Utama, où il a initié et co-anime un groupe de paroles. Alcool : de l'esclavage à la liberté a l'originalité d'associer l'expertise d'un médecin Philippe Batel et de son ancien patient Serge Nédélec. L'ouvrage, construit à partir de onze témoignages singuliers et authentiques, décrit de l'intérieur l'enfer de l'alcool. Il permet de découvrir les méandres de leur cheminement, souvent chaotique, vers le rétablissement et l'accession à une vie nouvelle, permise par l'acceptation de l'abstinence. Chacun de ces témoignages-parcours de vie est commenté par le docteur Philippe Batel qui nous fait bénéficier de sa grande expérience clinique en alcoologie et de son humanisme. À partir de l'expression de chacune de ces personnes, il apporte un éclairage sur les mécanismes de l'alcoolisation excessive, les formes diverses de vulnérabilité, de dépendance et de codépendance et les traitements appropriés. Pour donner des repères clairs et précis, des contacts et des adresses aux lecteurs les plus concernés, l'ouvrage inclut des fiches-conseils pratiques sur les différents aspects des soins et de l'accompagnement des malades alcooliques et de leur entourage. Découvrir d'autres pages consacrées sur ce site à l' alcoolisme abstinent Cliquez ici. CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX Retrouvez une chronique ancienne Naviguez par thèmes? Cliquez ici

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